Le problème avec le contrôle du poisson-lion

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Traduction de Melanie Beauchesne

Depuis leur introduction aux Caraïbes au début des années 1990, les poissons-lions indo-pacifiques se sont révélés être parmi les espèces envahissantes les plus gênantes, consommant de façon vorace les populations de poissons indigènes, mais rarement dévorés eux-mêmes. Les tentatives de contrôler leur population n’ont connue qu’un succès limité. Une nouvelle étude souligne combien il est difficile, même potentiellement contre-productif, de les contrôler.

Dans la revue Biological Invasions, les écologistes marins dirigés par Nicola Smith et Isabelle Côté de l’Université Simon Fraser, décrivent une étude produite sur une période de deux ans dans le but de réduire la population des poissons-lions au large de l’île d’Eleuthera aux Bahamas. Là-bas, ils ont attribué à 12 récifs un de ces trois traitements : poissons-lions tués tous les trois mois, tous les six mois, ou pas du tout. À intervalles réguliers, ils dénombraient les populations de poissons-lions et celles de leurs proies indigènes, dans l’attente que ces dernières subissent un rebond après la disparition du prédateur. Mais ce n’est pas tout à fait ce qui s’est passé.

Au début, l’abattage bisannuel et trimestriel des poissons-lions réduisait la densité de leur population respectivement de 80 % et de 60 %. La richesse des espèces indigènes augmenta d’environ 30 %, bien que la biomasse soit restée la même : il y avait une plus grande diversité, mais pas nécessairement plus de vie. Ensuite, à mi-parcours de l’étude, l’ouragan Irène a frappé – et le nombre de poissons-lions a explosé à la suite de ses conséquences. Comparativement aux récifs où les poissons-lions n’étaient pas chassés, leur population a augmenté de 327 % sur les récifs aux abattages trimestriels et de 633 % sur les récifs aux abattages bisannuels. Sur ce dernier point, l’abondance des espèces indigènes a diminué de 74 % et la biomasse de 92 %. Ce sont beaucoup de chiffres, mais ils en viennent à cela : la destruction systématique du poisson-lion a réduit leur population, mais n’a pas eu les effets écologiques prévus – et lorsqu’un ouragan a été ajouté au mélange, comme cela est inévitable dans cette partie du monde, les choses se sont détraquées.

Exactement pourquoi ceci s’est produit n’est pas encore clair. Il reste beaucoup à apprendre sur la dynamique de la colonisation du poisson-lion et les interactions entre espèces. Entre-temps, la question demeure : que faut-il faire avec le poisson-lion ? Les chercheurs ont mis en garde contre tirer des conclusions définitives de cette expérience. Des données sont encore nécessaires pour d’autres stratégies d’abattage dans différentes régions et topographies. Les résultats de cette étude et d’autres suggèrent cependant que l’abattage doit être fréquent et cohérent pour être efficace. Cela nécessite du temps et des ressources que de nombreuses communautés ne possèdent pas. Les prélèvements intermittents, comme ceux de l’étude, sont la norme. Il est également possible que les grands prédateurs, en particulier les groupes appauvris par la surpêche à une fraction de leurs populations historiques, puissent réduire le nombre des poissons-lions ou au moins modifier leurs comportements, mais cela n’est pas certain.

À mesure que ces questions sont explorées, l’étude « a des implications pour la gestion efficace des espèces envahissantes en général », explique Smith. « Dans de nombreux cas, les programmes d’abattage sont initiés et maintenus avec peu ou pas d’évaluation de leur efficacité écologique dans des scénarios « réels » de temps et d’argent limités ». Ces évaluations sont « cruciales », dit Smith. Le fait de tuer des espèces envahissantes peut en effet augmenter les populations d’autres espèces souhaitées, mais ce n’est là pas une approche unique. Il y a encore beaucoup de travail à faire, les problèmes sont dans les détails.

 

Source: Smith et al. « Density-dependent colonization and natural disturbance limit the effectiveness of invasive lionfishculling efforts ». Biological Invasions. 2017.

Image via Max Pixel

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