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La leçon du lynx roux à 300 000 dollars

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Traduit de l’anglais par Juliette Colinas.

Combien vaut un lynx roux? Il y a plusieurs façons de penser à cette question. Une des réponses possibles, bien sûr, est que la valeur du lynx roux est intrinsèque, que sa vie n’est pas une chose que l’on puisse faire correspondre à un prix. Certes. Mais, pour fins de discussion, et parce qu’il y a déjà un marché pour leurs peaux, faisons le calcul : dans l’État du Wyoming, un lynx roux vaut environ 300 dollars mort, et jusqu’à 308 000 dollars vivant. Et dans cette énorme différence, il y a une tension – que certains qualifieraient plutôt de problème – dans la façon dont ses merveilleux félins, ainsi que plusieurs autres espèces, sont présentement gérés en Amérique du Nord.

Les calculs proviennent d’une étude récemment publiée dans la revue Biodiversité and Conservation. Menés par Mark Elbroch, biologiste chez Panthera, l’organisation pour la préservation des félins sauvages, et comprenant également des chercheurs du groupe pour la protection de la faune Wyoming Untrapped, les chercheurs ont calculé le total des revenus générés en 2015-2016 par la vente de permis de trappe dans cet État -152 000 dollars- ont divisé cette somme par 1160 lynx roux tués, et y ont ajouté le prix de vente moyen des peaux. La valeur finale obtenue était de 315,17 dollars par lynx roux.

L’équipe menée par Elbroch s’est ensuite tournée vers l’exemple d’un lynx roux vivant en bordure de la rivière Madison dans le Parc national de Yellowstone, où sa prédilection pour la chasse de la sauvagine l’a rendu populaire auprès des amoureux de la faune. Ils ont interrogé 46 photographes qui ont voyagé au Wyoming au cours de l’hiver 2015-2016 ainsi que les pourvoyeurs qui les ont guidés. Entre les honoraires des pourvoyeurs, l’argent dépensé pour la nourriture, le logement et le transport, et les revenus obtenus de la vente des photographies, le lynx roux a généré 308 105 dollars, soit 1000 fois plus que la valeur obtenue par la vente de peau uniquement.

Les chercheurs ne soutiennent pas que tout lynx roux vivant au Wyoming vaut plus de 300 000 dollars. Cela n’est de toute évidence pas le cas – le nombre de gens qui souhaitent photographier l’animal est limité, et la demande pour des photos de lynx roux haut de gamme n’est pas infinie – mais l’enjeu n’est pas là. Plutôt, l’équipe d’Elbroch voulait démontrer que les lynx roux peuvent valoir beaucoup plus que leurs peaux et le coût d’un permis de trappe. Chasse et trappe, toutefois, demeurent l’ethos avec lequel ces félins sont gérés dans le Wyoming et ailleurs.

Trente-neuf États américains et huit provinces canadiennes autorisent la chasse ou la trappe du lynx roux. Seulement 13 États et quatre provinces imposent des limites sur le nombre de lynx tués. Cela ne peut être qu’une source de problèmes, et rappelle les massacres de la faune du 19e et du début du 20e siècle qui ont encouragé le système de consommation régulée qui oriente aujourd’hui la gestion de la plupart des espèces chassées. Et le problème ici est le suivant: en 2013, la montée de la mode de la fourrure en Russie et en Chine a fait grimper le prix de la peau de lynx roux à un pic de plus de 1000 dollars, ce qui a causé une montée en flèche de la trappe et le déclin des populations de ces félins.

Il est cependant difficile de démontrer empiriquement cette dernière assertion, car les lynx roux sont notoirement difficiles à compter et la trappe est mal surveillée. Les chercheurs recommandent que tous les États et provinces exigent un meilleur suivi ainsi qu’un permis pour la vente de peaux; instaurent des limites écologiquement rationnelles au nombre de félins abattus; et gèrent le lynx roux comme une espèce chassée. C’est au moins une première étape vers la trappe durable du lynx roux. Chaque lynx roux ne va pas générer autant d’argent que celui de la rivière Madison, mais des opportunités touristiques considérables sont tout de même compromises par une mauvaise gestion.  « Le potentiel existe partout », dit Elbroch.

Les réformes ne doivent pas s’arrêter là. « Les politiques actuelles de régulation du lynx roux à travers l’Amérique du Nord ne reflètent pas les valeurs culturelles, et ce tout autant pour l’utilisation consommatrice que non-consommatrice de la faune », écrit l’équipe d’Elbroch. Ils encouragent les gestionnaires de la faune à « voir au-delà » un statu quo qui « priorise les chasseurs et trappeurs au détriment des utilisateurs non consommateurs ». Reconnaître la valeur de l’écotourisme est un début. Un autre remède possible, non discuté dans l’étude mais qu’Elbroch a mentionné dans un courriel, est d’inclure les gens qui ne sont pas chasseurs ou trappeurs dans les agences et comités gouvernementaux principalement responsables de la gestion de la faune en Amérique du Nord. C’est ce qui s’est produit en Californie, où la trappe du lynx roux a été bannie en 2015.

Une approche axée sur la préservation prospective pourrait également impliquer de trouver des moyens de financer les agences étatiques de la faune à travers les activités récréatives non consommatrices, peut-être à travers une taxe sur les équipements de camping, tout comme le font les taxes sur les équipements de chasse. Actuellement, les agences de la faune « dépendent quasi entièrement sur les chasseurs et les pêcheurs pour financer leurs programmes », dit Elbroch. « Cela ne constitue pas seulement un manque de considération pour le long terme. C’est également un piètre calcul économique ».

Source: Elbroch, L.M., Robertson, L., Combs, K. et al. “Contrasting bobcat values.” Biodiversity and Conservation, 2017.

Image: Neal Herbert / Flickr

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